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Europe


> Quand Google défie l'Europe
par Jean-Noël Jeanneney

AVRIL 2005, UNION EUROPEENNE / LE DEBAT AUTOUR DES PROJETS DE NUMERISATION DU LIVRE
__Six pays pour le lancement d'une "bibliothèque numérique européenne


LogoSix pays européens ont demandé, le 28 avril 2005, à l'Union européenne (UE), sur proposition de la France, de lancer une "bibliothèque numérique européenne" pour coordonner les actions des bibliothèques nationales.

puce La lettre des dirigeants européens

Les chefs d'Etat et de gouvernement de France, Pologne, Allemagne, Italie, Espagne et Hongrie ont, dans une lettre conjointe, demandé une initiative en ce sens aux présidents du Conseil européen Jean-Claude Juncker et de la Commission Jose Manuel Durao Barroso.

Il s'agit, expliquent-ils, de défendre un patrimoine "d'une richesse et d'une diversité sans égale", exprimant "l'universalisme d'un continent qui, tout au long de son histoire, a dialogué avec le reste du monde".

Pourtant, observent les six responsables européens, "s'il n'est pas numérisé et rendu accessible en ligne, ce patrimoine pourrait, demain, ne pas occuper toute sa place dans la future géographie des savoirs".

Ils demandent donc à l'Union européenne de prendre "appui sur les actions de numérisation déjà engagées par nombre de bibliothèques européennes, pour les mettre en réseau et constituer ce qu'on pourrait appeler une bibliothèque numérique européenne, c'est-à-dire une action concertée de mise à disposition large et organisée de notre patrimoine culturel et scientifique sur les réseaux informatiques mondiaux".

L'Union, selon eux, pourrait être "le cadre d'une concertation entre les institutions concernées". Elle pourrait aussi contribuer à résoudre les défis de ce chantier : sélection des fonds pour éviter les "redondances", techniques de numérisation, attentes des utilisateurs.

[La lettre est signée de Jacques Chirac (France), Aleksander Kwasniewski (Pologne), Gerhard Schroeder (RFA), Silvio Berlusconi (Italie), Jose Luis Rodriguez Zapatero (Espagne), Ferenc Gyurcsany (Hongrie).]

LA PRISE DE POSITION DES BIBLIOTHEQUES NATIONALES

L'envoi de cette lettre est intervenu au lendemain d'un motion commune de 19 bibliothèques nationales européennes qui, à l'initiative de la Bibliothèque nationale de France (BNF), ont appelé à réponse européenne pour contrer le projet de bibliothèque numérique de la société californienne Google. qui développe l'un des plus puissants moteurs de recherche sur le réseau Internet.

"Les dirigeants des Bibliothèques nationales soussignées souhaitent appuyer une initiative commune des dirigeants de l'Europe visant à une numérisation large et organisée des œuvres appartenant au patrimoine de notre continent", indique le texte. "Une telle entreprise suppose au niveau de l'Union une étroite concertation des ambitions nationales pour définir le choix des œuvres. Elle appelle aussi le soutien des autorités communautaires pour développer un programme énergique de recherche dans le domaine des techniques qui serviront ce dessein", ajoute-t-il.Haut de page

[Les Bibliothèques nationales (BN) signataires proviennent d'Allemagne, Autriche, Belgique, Danemark, Espagne, Estonie, Finlande, Grèce, Hongrie, Irlande, Italie (Rome et Florence), Lituanie, Luxembourg, Pays-Bas, Pologne, République tchèque, Slovénie, Slovaquie, Suède.

Au Royaume-Uni, la BN apporte "un soutien explicite à l'initiative", mais n'a pas signé la motion. Au Portugal, elle a donné un accord écrit sous réserve de validation par le ministre de tutelle. Chypre et Malte ont donné un accord oral.]

UN CONTRE PROJET EUROPEEN

Le 14 décembre 2004, les fondateurs de Google, Sergey Brin et Larry Page, avaient annoncé le lancement d'une bibliothèque virtuelle (gratuite). Leur projet, "Google Print", vise à "organiser l'information à l'échelle mondiale et à la rendre universellement accessible et utile". Ils assurent avoir passé des accords avec de prestigieuses bibliothèques universitaires américaines, Stanford, Michigan, Harvard et avec la New York Public Library et la bibliothèque britannique d'Oxford, pour numériser une quinzaine de millions d'ouvrages, soit 4,5 milliards de pages en six ans.

Le 23 janvier 2005, Jean-Noël Jeanneney, président de la Bibliothèque nationale de France, intervenait dans les colonnes du quotidien Le Monde pour appeler ses homologues de l'Union européenne à élaborer un contre-projet européen. Craignant "le risque d'une domination écrasante de l'Amérique dans la définition de l'idée que les prochaines générations se feront du monde", il invitait à une réponse européenne pour préserver la diversité de l'accès aux cultures non américaines. Il précisait qu'"une telle entreprise suppose au niveau de l'Union une étroite concertation des ambitions nationales pour définir le choix des oeuvres. Elle appelle aussi le soutien des autorités communautaires pour développer un programme énergique de recherche dans le domaine des techniques qui serviront ce dessein".

En avril 2005, Jean-Noël Jeanneney a publié, aux éditions des Mille et une nuits, un essai intitulé "Quand Google défie l'Europe, plaidoyer pour un sursaut", où il considère l'initiative californienne comme "un choc stimulant" et non comme un "défi" guerrier.

puce Quand Google défie l’Europe

Le président de la BNF développe dans son livre les arguments esquissés dans "Le Monde" : ne pas laisser toute la place à une vision univoque (et américaine) du monde, proposer une alternative à la marchandisation d'un pan considérable du savoir. Cette alternative, dit-il, doit être transnationale, publique et européenne. Il s'agit pour les futurs partenaires de pousser conjointement un projet industriel ("logistique du maniement des livres, système de numérisation, procédés de qualification des documents") et un projet scientifique ("comment mettre à disposition des richesses intelligemment choisies et utilement organisées en corpus ?").
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